Interview de Marièle Collin : Exploration des destins féminins par Romane Saint-Jean

Marièle, derrière le pseudonyme de Romane Saint-Jean il y a à la fois une fille, une lectrice des cahiers maternels et une romancière : comment ce double héritage – intime et littéraire – vous a-t‑il conduite à faire des destins féminins et des histoires de famille le cœur de votre œuvre ?

J’ai toujours été révoltée par le peu de place que l’on faisait aux désirs féminins quels qu’ils soient et il y a eu dans ma famille, comme dans beaucoup d’autres, de fortes personnalités féminines qui n’ont pas pu exprimer tout leur potentiel.

Dans Les rêves fanés ne refleurissent pas, Roxane semble incarner une forme de « discipline du renoncement », plus complexe qu’une simple résignation. Comment avez-vous travaillé ce personnage pour montrer à la fois sa force, ses compromis et ce qu’elle a dû étouffer en elle ?

Je me suis inspirée des écrits de ma mère et j’avais également mes propres souvenirs d’enfant. Ma mère était une personne pleine d’ardeur, animée par le souhait de bien faire. Elle était entravée par les interdits de son époque et par son amour pour ses parents mais elle ne s’est jamais découragée. Son côté artistique a quand même toujours mené sa vie.

Vous revendiquez une écriture très attentive à la psychologie et aux mécanismes intérieurs. Concrètement, comment faites-vous surgir cette vie intime des personnages à partir de matériaux aussi ténus que des silences familiaux, des non-dits, ou quelques pages de cahier ?

J’ai beaucoup lu et j’ai fait des études de psychologie. Par la suite, j’ai effectué une longue psychanalyse afin d’y voir plus clair dans mon passé tourmenté. À partir de mes souvenirs de lecture et de ma propre expérience, j’ai appris à démêler ce qui, dans ce passé, nous pousse souvent à agir de telle ou telle manière.

La tension entre devoir et désir, entre sécurité et élan intime, traverse plusieurs générations de femmes. En observant vos lectrices, vos anciennes élèves, votre propre lignée, quels invariants voyez-vous dans ces trajectoires féminines, et qu’est‑ce qui, au contraire, a profondément changé d’une époque à l’autre ?

Les invariants de ces trajectoires féminines, c’est leur soumission aux interdits émis par l’église et la société et la manipulation machiste dont elles sont l’objet de la part des pères, frères, enseignants, religieux mais aussi de la part de leurs mères et autres femmes qui les entourent. Il y a souvent en elles une part de révolte mais elles retournent parfois cette violence contre elles-mêmes. Il semblerait que ce ne soit plus le cas aujourd’hui même si ce n’est pas vrai partout.

Le roman pose une question presque cruelle : certains rêves, une fois fanés, ne « refleurissent » vraiment jamais. Comment écrivez-vous cette irréversibilité du temps sans tomber dans le désespoir total, et quel espace laissez-vous malgré tout à la réparation, à une forme de paix avec soi-même ?

Ces illusions venaient souvent des histoires d’amour dont on farcissait la tête des filles. Ce n’était pas plus mal d’y renoncer car le vie en général est autrement plus belle et passionnante.

Vous avez déjà consacré plusieurs livres aux destins féminins pris dans un cadre social contraint. Vers où souhaitez-vous aller désormais : explorer d’autres générations, d’autres contextes historiques, ou au contraire creuser encore plus profondément cette même veine familiale et féminine ?

J’ai l’intention d’écrire l’histoire de deux des enfants de Roxane, celle de Vincent et celle d’Agathe. Mon tour viendra sans doute mais dans l’anonymat car je n’écris pas pour me venger ni pour régler mes comptes.

Pour conclure, que voudriez-vous dire aux lectrices et lecteurs – et peut-être aux femmes qui se reconnaîtront dans Roxane – sur la manière de regarder leurs propres renoncements et de transmettre, ou non, ces héritages aux générations suivantes ?

Ce qui m’a sauvée, c’est la psychanalyse. J’y ai appris à faire le tri entre ce que je souhaitais garder de mon héritage et ce que je ne voulais surtout pas reproduire. Mes parents m’ont laissé un bel héritage artistique et c’est bien cela que je souhaite transmettre. Il y a toujours du positif et du négatif dans toutes les histoires et c’est le positif qu’il faut privilégier.

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