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Interview de François LEQUILLER : Août 14 : une génération emportée par la guerre, raconter l’histoire à travers le train 3433 pour Cherbourg

François, vous avez eu une carrière internationale très marquée par la rigueur des chiffres et des archives, puis vous vous êtes tourné vers le roman historique ancré dans le Cotentin : qu’est-ce qui vous a conduit précisément à ce projet d’« Août 14. Le train 3433 pour Cherbourg » et quel lien intime faites-vous entre votre parcours personnel et ce train de mobilisation qui devient le fil conducteur du livre ?

Il n'y a en fait aucun lien entre ma carrière nationale et internationale d'économiste et ma nouvelle carrière en tant qu'écrivain régional. C'est une page tournée vers une toute nouvelle vie ! Une perspective qui s'est déclenchée en 2014, à l'occasion du 70ème anniversaire du Débarquement. J'ai découvert, émerveillé, le soin mémoriel de la population de la région envers les soldats qui nous ont libérés en 1944. J'en ai fait le fond historique de mon premier roman, Le Pont de la Roque. C'est ce goût pour l'Histoire et pour la beauté de ma région d'adoption qui a été à l'origine de dix des onze romans historiques qui ont suivis. Dont, bien sûr, "Le train 3433 pour Cherbourg", mon douzième !

Votre roman s’articule autour d’un trajet ferroviaire très concret, le train 3433 pour Cherbourg, à un moment charnière d’août 1914 : comment avez-vous travaillé la dimension documentaire (horaires, gares, ambiance des wagons, profils des mobilisés) et en quoi ce cadre extrêmement précis nourrit-il, plutôt qu’il ne la bride, votre imagination romanesque ?

Quand vous vous fixez pour objectif d'écrire l'histoire tragique de jeunes soldats à la veille de la Grande Guerre, vous ne pouvez pas ne pas vous plonger entièrement, corps et âme, dans le foisonnement de documentation existant sur cette époque. C'est ce que j'ai fait pendant un an. La bibliographie à la fin du livre illustre ce travail patient de construction de personnages dont le réalisme tient aux références historiques. Savoir décrire l'état d'esprit de jeunes paysans, souvent illettrés mais si patriotes, demande un effort important. J'espère l'avoir réussi en gardant l'émotion inventive nécessaire à la description de cette tragédie, sans trahir pour autant la réalité historique.

Vous parlez d’« une génération emportée par la guerre » : en suivant les passagers de ce train, comment avez-vous choisi de représenter la diversité sociale, géographique et psychologique de ces hommes — et sans doute de leurs familles restées au pays — pour éviter les stéréotypes tout en restant fidèle à la réalité de 1914 ?

Ces jeunes de vingt ans sont pour la plupart des Bretons, fils de paysans pauvres. Certains parfois encore illettrés. Mon héros est différent. C'est un Manchot, fils de famille relativement aisée qui a même son bac, une rareté à l'époque ! Mais la force du service militaire était de constituer un creuset extraordinaire dans lequel tous ces jeunes se mélangeaient et se construisaient des amitiés indéfectibles malgré les différences sociales. Comme le dit le héros, il n'aurait jamais rencontré ses camarades de la "bande du 24" dans la vie civile. Cela fait de cette bande une famille extrêmement soudée, dans la routine comme dans la tragédie.

L’ancrage normand, et plus particulièrement cherbourgeois, traverse l’ensemble de votre œuvre : qu’est-ce que Cherbourg et le Cotentin apportent de singulier à un récit sur la mobilisation d’août 14, et comment cette histoire locale permet-elle, selon vous, de toucher à une mémoire plus universelle de la Première Guerre mondiale ?

L'histoire, méconnue, du train 3433 est totalement véridique. Ce train partit de Rennes le 3 août 1914 pour se rendre à Cherbourg, siège du 1er régiment d'infanterie coloniale. On aurait pu en faire un livre purement historique. Mon choix d'en faire un roman est destiné à remplacer des anonymes par des personnages qu'on peut aimer, ayant une chair, des amours, des vies propres. Cela donne, je l'espère, plus d'émotion sur leur sort tragique, tout en évitant, par le soin apporté au réalisme, de déformer leur souvenir. S'il y a une guerre qui s'approche de la Grande Guerre, c'est bien la guerre en Ukraine. Les soldats ukrainiens sont probablement proches, dans leur patriotisme, de ceux du train 3433.

Vous venez d’un univers où la précision du PIB et des comptes nationaux prime, et vous travaillez désormais sur les destinées individuelles et la part de hasard dans l’Histoire : comment cette double culture – statistique et littéraire – façonne-t-elle votre manière de raconter le départ à la guerre dans ce train 3433 et de rendre sensible, presque physiquement, le basculement dans la tragédie collective ?

De fait, il n'y a, je suis obligé de le reconnaître, aucune relation entre ma carrière d'économiste et ma nouvelle vie, tardive, de romancier. C'est mon intérêt constant depuis mon adolescence pour l'Histoire avec un grand H qui a forgé mes romans et non mes compétences mathématiques ! L'Histoire constitue à chaque fois la structure de mes romans. J'y plonge mes personnages et j'invente leur parcours romanesque mais en respectant toujours le contexte historique, comme si c'en était la toile de fond incontournable.

En vous projetant dans les années à venir, pensez-vous que ce type de récit très situé – un train, une date, un territoire – est une voie d’avenir pour renouveler la transmission de la Grande Guerre aux jeunes générations, face à la distance temporelle qui grandit et à la disparition des derniers témoins indirects ?

Je pense que la connaissance de l'histoire de notre pays comme celle des autres, est un outil indispensable pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui. La guerre en Ukraine ne peut être comprise pleinement sans connaître l'histoire tumultueuse des relations entre les "frères slaves" d'Ukraine et de Russie. Et, s'il y a une guerre proche de la leur, c'est bien notre Grande Guerre. Par l'horreur des tranchées, d'une guerre d'usure interminable, et par le patriotisme qui l'anime.

Pour conclure, qu’aimeriez-vous que les lecteurs – notamment ceux qui connaissent mal la Première Guerre mondiale ou le Cotentin – emportent avec eux après avoir refermé « Août 14. Le train 3433 pour Cherbourg » : un message, une émotion, une prise de conscience particulière ?

Quand j'ai imaginé le scénario du livre, je ne savais pas comment terminer. C'est l'éditeur libanais de mon roman précédent qui m'en a donné l'idée. Terminer au moment de l'accident aurait été porteur d'un faux message, celui de l'absurdité de tout cela ! Non, le sacrifice de la vie de ces jeunes n'était pas pour eux, absurde. La deuxième partie du livre est donc le combat pour qu'ils soient déclarés, comme ils le méritaient, "morts pour la France". De le part d'un Libanais, dans le contexte actuel, c'était une leçon que j'ai méditée et suivie ! Que les jeunes d'aujourd'hui apprennent que le patriotisme n'est pas une valeur obsolète !

Pour en savoir plus : https://www.francoiselisabeth.fr

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