Fabrice, vous êtes à la fois juriste, universitaire, éditeur et romancier de science-fiction : en quoi ce profil multiple vous a-t-il amené à considérer les interviews en ligne comme un levier central pour faire connaître vos essais et vos fictions, notamment ceux qui croisent droit et culture populaire ?
Mes multiples casquettes se sont construites au fur et à mesure, la dernière en date étant celle de directeur éditorial des éditions Mare & Martin. En tant qu'éditeur et auteur de science-fiction, il m'a paru tout à fait naturel d'utiliser l'Internet comme outil de communication le plus universel, et celui qui peut instantanément toucher le maximum de personnes qui le souhaitent, sans rien imposer.
Concrètement, comment préparez-vous une interview en ligne lorsque vous devez parler d’un livre aussi singulier que « Le droit selon Star Trek » ou « Aux frontières de la science-fiction et du droit » ? Travaillez-vous différemment le discours selon qu’il s’agit d’un média généraliste, d’une chaîne YouTube spécialisée SF ou d’un podcast juridique ?
J'ai fait des interviews pour des médias généralistes (télévisions, radios, journaux) et des médias en ligne, et je ne fais pas de différence. Je m'adapte en fonction des questions. Ce que je constate, en revanche, c'est que sur des médias en ligne plus spécialisés (par exemple de science-fiction), les questions sont plus précises. Un média généraliste "mainstream" reste généraliste et aborde rarement le fond du sujet, ne serait-ce que parce que le temps est compté. C'est moins le cas en ligne, où on a plus de temps. C'est quelque chose que j'apprécie beaucoup : avoir du temps pour pouvoir s'exprimer pleinement, sans craindre d'être interrompu par une publicité ou le prochain reportage. L'Internet permet cela. Curieusement, le monde virtuel semble disposer de plus de temps que le monde réel…
Votre œuvre circule entre essai, vulgarisation juridique et roman policier futuriste. Quels types d’interviews en ligne (podcasts, lives Twitch, booktubers, webinaires universitaires, etc.) vous semblent les plus efficaces pour chacun de ces registres, et pourquoi ? Avez-vous des exemples précis où vous avez vu un impact clair sur les ventes ou la visibilité d’un titre ?
Non, je ne fais pas de différence, sinon entre une interview écrite comme celle-ci, pour laquelle je vais davantage réfléchir à ce que j'écris, et une interview audio ou audiovisuelle qui est plus spontané. Ensuite, je m'adapte aux questions. Mais il est vrai également que je trouve les podcasts, les sites de fans et les chaînes internet généralement plus libres et plus sympathiques, avec vraiment du temps devant soi. Je m'y sens plus à l'aise. Les échanges sont plus spontanés, parfois plus pertinents et profonds que ce qui se déroule sur les chaînes et les radios "mainstream" qui ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Ce que j'apprécie avec les médias de l'Internet, en général, c'est que les fans et les passionnés prennent en main leurs passions et les font vivre sans véritablement d'autres arrière-pensées, par exemple publicitaires ou financières qui gâchent toujours tout. Si vous voulez un exemple, je me souviens d'une interview télé que j'avais faite sur une toute petite chaîne aujourd'hui disparue de mon livre "Le droit selon Star Trek". Sur le plateau, j'avais de vrais fans, mais aussi des passionnés de science-fiction tout simplement curieux, mais tous totalement ignorants des problématiques juridiques que j'abordais dans le livre. Il a donc fallu que je m'explique ! Mais cela s'est très bien passé. Il y a eu un échange extrêmement riche où j'ai pu faire passer ce message que le droit appartenait à tout le monde, pas seulement à quelques élites qui en font souvent un mauvais usage, que ce droit est partout - y compris et surtout dans Star Trek -, et qu'il constitue une bonne clé de compréhension du monde qui nous entoure. Mon livre d'ailleurs se vend bien encore, et j'ai même fait une conférence à l'université d'Ottawa au Canada, que l'on peut trouver sur YouTube…
Vous êtes aussi directeur éditorial chez Mare & Martin : quels sont, de votre point de vue d’éditeur, les principaux écueils que les auteurs commettent lorsqu’ils participent à des interviews en ligne pour promouvoir leurs livres (juridiques ou de sciences humaines), et comment les aider à transformer ces rendez-vous en véritable outil de prescription ?
Il est parfois très difficile pour un auteur de bien parler de son œuvre. J'en sais quelque chose. J'ajoute que la qualité des réponses dépend en grande partie de la qualité des questions. Si vous avez un bon intervieweur, vous aurez une bonne interview, et inversement. C'est presque une loi juridique ! Le mieux est d'être soi-même, sincère et, avant l'interview, de se mettre en tête les quelques points essentiels du livre, ce que l'on a vraiment voulu faire passer, et s'appuyer dessus pour argumenter et répondre aux questions. Il faut toujours être très simple, humble bien sûr, et donner des exemples. Les anecdotes, cela plait toujours. Après, on ne maîtrise pas l'impact sur les ventes. Si un éditeur connaissait la recette pour cuisiner un best-seller, cela se saurait depuis longtemps...
Dans vos livres, la pop culture (Star Trek, Sheldon Cooper, Michel Audiard, la Cité-Monde…) sert de porte d’entrée à des problématiques juridiques complexes. Comment exploitez-vous cet imaginaire lors des interviews en ligne pour capter l’attention d’un public qui n’est pas forcément juriste, tout en donnant envie d’acheter le livre et de creuser le fond théorique ?
Je me suis fixé pour objectif de rendre accessible au plus grand nombre les problématiques juridiques que j'aborde dans mes livres, et qui concernent en réalité tout le monde : par exemple, que se passe-t-il juridiquement quand un crime est commis ? L'œuvre cinématographique sert de support et de point d'entrée pour expliquer de manière simple et plaisante des questions très générales qui ne sont pas réservées qu'aux spécialistes. Ce que l'on appelle la "vulgarisation", parfois avec un certain mépris de la part des universitaires, est pour moi une vertu et une ambition que précisément la plupart des universitaires sont incapables d'atteindre. Le cinéma et la littérature sont de magnifiques portes d'entrée, inépuisables. Je m'efforce donc d'être le plus pédagogique possible. J'ai pu constater que cela fonctionnait puisque beaucoup de mes lecteurs et de mes lectrices n'ont jamais fait de droit de leur vie ou n'ont qu'une idée très vague de la justice, et cela ne les a pas gêné d'aborder leur série télévisée préférée ou un film culte sous un angle nouveau. Au contraire, ils découvraient un aspect qu'ils n'avaient pas envisagés, et cela ouvrait leur perspective, leur champ de compréhension. En somme, cela les rendait plus libres. Je me suis efforcé également d'être agréable à lire. "La pensée juridique de Sheldon Cooper" ou "Les lois de Michel Audiard" reposent en grande partie sur les épisodes de la série ou sur les films d'Audiard. Je raconte beaucoup d'histoires, j'ai inséré de nombreux dialogues, si bien que l'ensemble est très vivant et souvent drôle. Cela se lit facilement et avec plaisir. Il n'est pas indispensable de s'ennuyer pour apprendre quelque chose. Pour apprendre, il faut simplement en avoir envie et être un peu attentif, peu importe le support ou le sujet.
Si l’on se projette dans cinq à dix ans, comment imaginez-vous l’évolution des interviews d’auteurs en ligne : montée en puissance des plateformes spécialisées, formats immersifs (réalité virtuelle, métavers), communautés de niche autour du droit et de la SF… ? Quelles opportunités spécifiques voyez-vous pour des ouvrages hybrides comme les vôtres ?
Dix ans, c'est très loin ! Difficile de dire comment la communication des œuvres de l'esprit va évoluer. D'abord, je crois beaucoup au fait que les supports classiques ne vont pas disparaître, comme par exemple le livre papier. On pourrait en parler longuement. Mais il est certain que les nouvelles technologies et notamment l'intelligence artificielle vont jouer un rôle important dans les formats de présentation. Peut-être des choses plus Immersives, plus évoluées. Mais c'est toujours la même problématique : donner envie à un lecteur ou une lectrice de se plonger dans l'œuvre. De mon point de vue, des livres comme les miens ont leur place dans la mesure où ils permettent de mieux comprendre la complexité du monde sans tomber dans le piège de l'hyper spécialité. Il n'est pas nécessaire d'être un spécialiste de telle ou telle matière ou discipline pour la comprendre. Il suffit d'avoir une bonne culture générale, des outils d'analyses intellectuelles et de la curiosité. Il n'est pas impossible non plus que sur l'Internet, les chaînes et les sites se professionnalisent, grâce notamment à l'IA. C'est plutôt une bonne nouvelle, mais à la condition de ne pas retomber dans les pièges du monde réel (publicité, sensationnalisme, etc.).
Pour conclure, quel conseil très concret donneriez-vous à un auteur qui publie aujourd’hui son premier livre – qu’il soit juridique, de science-fiction ou entre les deux – pour qu’il utilise intelligemment les interviews en ligne comme un outil stratégique de promotion, sans se trahir ni se transformer en simple vendeur ?
L'authenticité et la sincérité dans le propos. Il faut être soi-même autant que possible quand on parle d'une œuvre, car les lecteurs ultérieurs, s'il y en a, se rendront très vite compte si vous avez été honnête ou si vous avez voulu les tromper. Il ne faut pas non plus être obsédé par le succès. Un vrai artiste n'a que faire du succès parce qu'il construit une œuvre, et ne fait pas "carrière". Il se situe dans une autre relation avec son travail, dans un autre espace. Il faut donc utiliser tous les outils à sa disposition, mais sans dénaturer l'œuvre ni se renier soi-même.
Pour en savoir plus : https://mareetmartin.com