Laïna Hadengue, vous êtes connue à la fois pour vos portraits hyperréalistes aux accents surréalistes et, désormais, pour votre premier roman autofictionnel. Comment votre histoire personnelle d’enfant prise dans un conflit parental est-elle devenue, avec le temps, une matrice commune à la fois pour votre travail plastique et pour Les Naufragés de la Mère ?
En prenant de l’âge, les moments essentiels de l’existence refont surface.
Les conséquences désastreuses du divorce de mes parents sur l’un de mes frères — enfant symptôme de la fratrie, atteint de schizophrénie — m’ont rappelé que, bien que le sujet du livre se déroule dans les années 1970, j’ai pu constater, en observant autour de moi, que rien n’a véritablement changé.
Aujourd’hui, le nombre de divorces est en hausse de 40 %, et les dégâts liés aux discordes parentales demeurent les mêmes. Ils sont souvent la conséquence de la guerre que se livrent les adultes, sans toujours mesurer les blessures profondes qu’ils infligent aux enfants, qui en deviennent les premières victimes.
Dans Les Naufragés de la Mère, Iris a 6 ans en 1968 et se retrouve face à l’abandon maternel et à une mère narcissique manipulatrice. Concrètement, comment avez-vous travaillé, en écriture, la subjectivité de l’enfant otage du conflit parental : choix du vocabulaire, de la chronologie, de la fiabilité du récit, évolution de la voix narrative… ?
En écrivant ce roman, j’ai essayé d’être au plus près de la petite fille que j’ai été. J’ai souhaité être la plus sincère possible, ne pas tricher avec mes souvenirs ni avec mes émotions. Je n’ai jamais oublié ce que j’ai ressenti à cette période de ma vie.
L’enfant est fragile, naïf, débordant de candeur. Il croit d’abord tout ce que les adultes lui disent et interprète le monde avec les moyens qui sont les siens. C’est à travers ce regard innocent que j’ai voulu raconter cette histoire.
J’ai veillé à faire évoluer les sentiments d’Iris au fil de sa croissance, à mesure qu’elle grandit et comprend peu à peu le monde qui l’entoure. Son regard s’affine, ses certitudes vacillent, son innocence se fissure au contact des conflits des adultes. J’ai suivi la chronologie presque exacte de mon enfance. Les repères étaient là, avec leurs traumatismes : d’abord l’abandon, l’absence, puis l’attente, la découverte et la confrontation à cette mère idéalisée par le souvenir. Iris découvre alors que les mots, les silences et les gestes des adultes ne disent pas toujours la vérité.
Aujourd’hui, nous souhaitons, à juste titre, protéger les enfants des violences sexuelles. Mais n’oublions pas les violences psychologiques qui peuvent s’exercer au sein d’un divorce. L’instrumentalisation de l’enfant, utilisé pour préserver son image, régler ses comptes ou atteindre l’autre parent, laisse des blessures invisibles, mais profondes. C’est aussi cette réalité que j’ai voulu mettre en lumière à travers ce roman.
Votre vidéo Conscience, effet mère et votre série Unusual Portraits interrogent déjà la figure maternelle, la distorsion de l’image et la construction de soi. Pourriez-vous nous décrire un ou deux procédés plastiques précis (cadrage, flou, fragmentation du visage, symboles récurrents…) par lesquels vous rendez visible ce que vit un enfant coincé entre deux parents en guerre ?
Mon œuvre s’articule toujours autour d’une question fondamentale posée à l’existence. Je suis profondément habitée par la pensée d’Alfred Adler, notamment par son ouvrage Le Sens de la vie, qui nourrit depuis longtemps ma réflexion.
En peinture, je pratique le sfumato : j’applique sur la toile, couche après couche, des couleurs transparentes jusqu’à atteindre le résultat final. Pour l’écriture, j’ai procédé de la même manière. J’ai écrit un premier jet, puis je l’ai repris, allégé, retravaillé, afin de révéler certaines situations avec plus de justesse. J’écris comme un peintre : par touches successives. Ensuite, c’est toujours l’idée qui prime.
À travers ma série des Portraits insolites, je m’adresse au spectateur afin de l’inviter à s’interroger, à son tour, sur les grands mystères qui traversent nos vies. Mon travail ne cherche pas à apporter des réponses, mais à ouvrir des espaces de questionnement.
La maternité occupe naturellement une place importante dans cette démarche, comme en témoigne ma vidéo Effet mère. J’y explore l’ambivalence maternelle, ce chemin intérieur que parcourt une femme lorsqu’elle porte un enfant. Entre le bébé imaginaire et l’enfant réel qui s’apprête à naître, mille interrogations surgissent : à qui ressemblera-t-il ? Qui sera-t-il ? Et, en miroir, quelle mère vais-je devenir ? C’est un face-à-face encore invisible, mais déjà profondément bouleversant.
Quant à mes Portraits insolites, ils s’inscrivent dans cette même quête de sens. Je pense souvent au célèbre tableau de Paul Gauguin, D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?, auquel je fais d’ailleurs référence dans Les Naufragés de la mère, par exemple lorsque Iris a ses règles pour la toute première fois. Cet événement est primordial dans la vie d’une jeune fille.
Dans cet ouvrage, les références artistiques et philosophiques sont nombreuses, car elles constituent le fil conducteur de mon travail. Depuis toujours, je cherche à interroger ce qui fonde notre humanité : quelles sont nos origines, quelle est notre identité profonde et comment nous édifions-nous tout au long de notre vie ?
Vous évoquez le divorce, le pardon et la famille comme des axes centraux du roman. En quoi le recours à l’autofiction – donc à un “je” à la fois vrai et construit – permet-il de dépasser le simple règlement de comptes familial pour toucher à une dimension plus universelle de l’instrumentalisation des enfants dans les séparations conjugales ?
Ce livre n’est pas un règlement de comptes. Il constitue plutôt un point de focalisation sur un fonctionnement familial qui mérite que l’on s’y attarde et que l’on y réfléchisse, tant il revêt une dimension universelle.
Le choix de l’écrire à la première personne s’est imposé naturellement. Ce « je » me permettait d’aller puiser, comme au cours d’une analyse psychanalytique, au plus près de ce que j’avais vécu. Je ne crois pas que la fiction m’aurait permis une telle sincérité. Je n’ai rien cherché à dissimuler, sans doute parce qu’après dix années d’analyse, tout était enfin prêt à prendre une forme littéraire.
Écrire sur la folie, la jalousie et l’agressivité maternelle est un exercice délicat. Ma mère possédait une personnalité profondément ambivalente. J’admirais chez elle son incroyable volonté d’exister, son désir de s’accomplir en tant que femme, sa force de caractère et son inventivité. Mais cette force s’accompagnait aussi d’un narcissisme destructeur, d’un besoin de toute-puissance et d’une haine tenace envers le père de ses enfants. Les conséquences en ont été dévastatrices pour notre famille.
Il existe mille façons d’être mère : certaines sont fusionnelles, d’autres trop protectrices, absentes, possessives, narcissiques ou encore inhibitrices. Chaque mère compose avec sa propre histoire. Dans mon cas, j’ai estimé que cette histoire méritait d’être portée à la lumière de la littérature. Non pour juger, mais pour comprendre et donner à voir un mode de relation toxique que l’on retrouve, sous des formes diverses, dans de nombreuses familles.
À travers le personnage d’Aude, inspiré de ma mère, j’ai voulu montrer combien il est souvent vain de vouloir se confronter à une personnalité narcissique et perverse. Lorsque l’autre n’est plus reconnu dans son altérité, mais seulement comme le reflet de ses besoins, de ses blessures ou de son propre théâtre intérieur, la relation devient profondément déséquilibrée. L’amour laisse alors place à l’emprise, au contrôle ou au désamour.
Combien de personnes vivent encore prisonnières de relations toxiques de cette nature, au sein de leur famille, de leur couple ou de leur entourage ? Si ce livre peut contribuer à mettre des mots sur ces mécanismes et permettre à certains lecteurs de mieux les reconnaître, alors il aura pleinement trouvé sa raison d’être.
Votre héritage familial est fortement artistique et littéraire. Comment ce lignage – de Louis Michel Hadengue à Philippe Hadengue – a-t-il influencé votre manière de transformer une expérience traumatique d’enfant pris en otage dans un conflit parental en œuvre d’art, plutôt qu’en témoignage brut ou en dossier clinique ?
Mon héritage artistique paternel a joué un rôle essentiel dans ma construction. Sans le savoir, mon oncle et mon arrière-grand-père m’ont transmis, dès ma petite enfance, un modèle d’existence : celui d’une vie tournée vers la création et la réalisation de soi à travers l’art.
Comme je le raconte dans mon livre, les tableaux de ma famille couvraient les murs de la maison de mon père. Pour la petite fille que j’étais, privée de la présence maternelle, ces œuvres étaient bien plus que des peintures : elles étaient des fenêtres ouvertes sur un ailleurs, un refuge, une promesse d’évasion. Le manque, il faut apprendre à le traverser, à le transformer. Moi, je l’ai rempli avec l’art.
Aujourd’hui, beaucoup d’enfants tiennent un téléphone portable entre leurs mains. Moi, à cette époque, ce sont les tableaux qui me faisaient voyager. Ils m’emportaient bien au-delà de la réalité quotidienne et nourrissaient déjà mon imaginaire.
Je pense notamment à une peinture de mon arrière-grand-père, Jean-Louis Michel Hadengue, que j’aime toujours autant. On y voit un petit garçon marchant dans la neige, sous un ciel nuageux traversé par les premières lueurs rougeoyantes de l’aube. Cette toile m’a accompagnée pendant toute mon enfance. Je pouvais la contempler pendant des heures. Elle m’invitait à rêver, à partir ailleurs. Avec le recul, je crois qu’elle m’a appris que l’art pouvait être un refuge, mais aussi une manière d’habiter le monde.
On sent dans votre parcours que l’art n’est pas seulement un exutoire, mais un outil de recomposition intérieure. Selon vous, comment les formes contemporaines (vidéo, installations, autofiction, hybridation texte-image) peuvent-elles, dans les années à venir, contribuer à faire émerger un discours nouveau sur les enfants au cœur des séparations, au-delà des clichés psychologisants ?
C’est un pari ambitieux, mais je suis profondément convaincue d’une chose : l’art, comme la littérature, possède le pouvoir de faire évoluer l’humanité, de nous révéler à nous-mêmes.
Nous avons pourtant tendance à ne pas les considérer comme essentiels. C’est une erreur. L’art et la littérature ne sont pas de simples divertissements ; ils sont des lieux de pensée. Ils donnent une forme sensible à ce que nous vivons, interrogent les bouleversements de leur époque et ouvrent des chemins de réflexion.
Créer, c’est prendre le temps de regarder le monde, de l’éprouver, de le comprendre, puis de le transformer pour le restituer aux autres sous une forme nouvelle. L’œuvre devient alors un miroir dans lequel chacun peut reconnaître une part de lui-même, mais aussi découvrir une autre manière d’habiter le monde.
J’aime dire que l’art et la littérature nous offrent un pouvoir extraordinaire : celui de prendre le temps de penser le monde. Et parce qu’ils nous permettent de penser, ils nous aident aussi à « panser ». Panser nos blessures, nos erreurs, nos peurs, nos violences et nos manques. Ils transforment l’expérience individuelle en une expérience universelle, dans laquelle chacun peut trouver un écho à sa propre histoire.
C’est pourquoi je suis convaincue que l’art et la littérature sont indispensables à notre humanité. Ils nous rendent plus conscients, plus sensibles et, peut-être, plus fraternels. Une société qui cesse de créer, de lire et de contempler est une société qui risque de perdre peu à peu sa capacité à comprendre l’autre et à se comprendre elle-même.
Pour conclure, que diriez-vous à des lecteurs qui ont été, eux aussi, enfants pris en otage dans un conflit parental et qui hésitent à se confronter à ces blessures par l’écriture ou la création : quel conseil, ou peut-être quel avertissement, aimeriez-vous leur transmettre à partir de votre propre chemin ?
Merci pour cette interview.
S’il y a un message que j’aimerais laisser aux lecteurs, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour sortir de la torpeur, de cet état de sidération dans lequel peut nous plonger un conflit parental. Les Naufragés de la mère offre, je l’espère, quelques clés pour entreprendre ce chemin.
Mais cela suppose d’avoir le courage de se retourner sur son passé, de l’interroger avec lucidité, de déterrer les fantômes qui continuent parfois de gouverner notre présent. Non pour les entretenir, mais pour les comprendre, les apprivoiser et, finalement, les dépasser. C’est ainsi que peut naître la résilience.
La création est, à mes yeux, un merveilleux chemin de transcendance. Elle permet de transformer la souffrance en œuvre, l’intime en universel, la blessure en élan de vie. C’est, au fond, le véritable sujet de ce livre.
Apprendre à regarder ce qui, de prime abord, ne se voit pas. Accorder de l’attention à l’invisible, à ce qui se joue derrière les apparences. Porter un regard sensible sur le monde qui nous entoure, c’est déjà commencer à s’extraire de l'emprise et de la douleur. C’est s’émanciper de la souffrance, retrouver sa liberté intérieure et réinventer sa propre existence.
Pour en savoir plus : https://www.hadengue-laina.com/roman-autobiographique