Développement personnel

La psychologue qui écrit pour soigner les blessures invisibles

Bonjour Orane, avant de parler du roman en lui-même, pouvez-vous nous raconter à quel moment précis la détresse de votre grand-mère en EHPAD s’est transformée en nécessité d’écriture, et comment ce vécu intime a façonné la genèse du Parfum des...

11 août 2026 8 min de lecture
La psychologue qui écrit pour soigner les blessures invisibles

Bonjour Orane, avant de parler du roman en lui-même, pouvez-vous nous raconter à quel moment précis la détresse de votre grand-mère en EHPAD s’est transformée en nécessité d’écriture, et comment ce vécu intime a façonné la genèse du Parfum des frangipaniers en fleurs ?

Bonjour ! Nous avons enterré mon grand-père en juillet 2021. Forcément, cela a été difficile et douloureux pour ma grand-mère Aline, ainsi que pour toute la famille. C’est aussi à partir de ce moment-là qu’elle a peu à peu commencé à décliner. Mais lorsqu’elle habitait encore dans sa maison, avec son chat, ça « allait » malgré tout. Son déclin s’est accéléré avec son entrée en Ehpad. Un jour que je lui rendais visite, en 2024, j’ai cru que nous nous disions au revoir. Mamie Aline était désorientée et effondrée. Elle m’a demandé de l’emmener. Ça m’a bouleversée. J’avais déjà envie d’écrire une histoire sur une femme âgée et sa petite fille et j’avais fait quelques ébauches de plan, mais ce jour-là, lorsque je suis repartie en pleurs de l’Ehpad, cela a fini de me décider. J’ai commencé l’écriture du Parfum des frangipaniers en fleurs peu de temps après, parce que cette histoire intergénérationnelle ne cessait de tourner dans mon esprit.

En tant que psychologue clinicienne, vous observez au quotidien la souffrance psychique des seniors et des jeunes actifs : comment cette double casquette de clinicienne et de romancière a-t-elle influencé la construction de Constance et Françoise, leur mal-être respectif et la manière dont il se répond dans l’intrigue ?

La santé mentale est forcément un sujet qui me tient à cœur en tant que psychologue. Mes deux métiers s’influencent. Grâce à mon métier de psy, j’ai la théorie nécessaire pour ne pas dire de bêtises sur la santé psychique, et grâce à mon métier de romancière, je peux mettre en mots ce que je souhaite raconter. Même si Françoise et Constance sont des personnages fictifs, il y a beaucoup de Mamie Aline et de moi-même dans ces deux femmes, mais il y a aussi un peu de théorique et de mon expérience de psychologue (notamment en Ehpad).
Dans le roman, leur mal-être, bien que de sources différentes vient se refléter comme dans un miroir. Il était important pour moi que ces deux femmes se réparent en approfondissant le lien qui les unit et en partageant ce dont elles avaient le plus besoin : s’évader.
En tant que psychologue, je vois souvent des patients figés dans une vie qui ne leur correspond pas. Ils n’osent pas changer, démissionner, se séparer, (…), j’ai écrit ce roman comme une ouverture à cette possibilité de changement.

Vous décrivez une dépression post‑institutionnalisation encore très taboue chez les personnes âgées : qu’est-ce qui, selon vous, empêche le plus les familles et les soignants de voir – ou d’accepter – ces signaux, et comment avez-vous choisi de les mettre en scène sans tomber ni dans le misérabilisme ni dans l’idéalisation ?

Je crois que souvent, les gens sont démunis face au mal-être. La dépression en elle-même est encore un sujet tabou, mais alors celle des personnes âgées (surtout institutionnalisées) davantage encore. Les familles peuvent être dans le déni ou dans l’accusation des structures (qui effectivement peuvent être défaillantes parfois !, pas par envie bien sûr, mais parce qu’ils n’ont pas le choix). Dans notre société, on demande aux gens de travailler, de fonder une famille et pourquoi pas, de garder leurs aînés à la maison. Sauf que le tout cumulé n’est juste pas possible. Être aidant est un métier à plein temps. Les familles ont donc rarement un autre choix que l’institutionnalisation.
Du côté des Ehpad, eh bien… ils font de leur mieux. Les soignants voient le mal-être des résidents, malheureusement, ils n’ont que trop peu de moyens pour y faire face. Lorsque je travaillais en Ehpad, je n’étais allouée à une structure de 80 résidents qu’une journée et demie par semaine. Le médecin, lui, n’était là qu’une journée. Alors oui, les familles et les soignants nous prévenaient lorsque des résidents allaient mal, sauf que nous n’avions aucune solution. Les familles ne pouvaient pas héberger leurs aînés. De mon côté, je n’arrivais pas à faire des thérapies convenables pour autant de résidents dans le temps qu’on me donnait (puisque, en plus, le temps d’administratif qu’on me demandait était énorme). La seule solution : les antidépresseurs. Je ne critique pas les traitements. Bien sûr que ceux-ci peuvent être nécessaires, néanmoins, je trouve que c’est un échec de ne pas au moins pouvoir avoir la possibilité de trouver des solutions non médicamenteuses. Ce n’est de la faute de personne, et il faudrait remodeler toute la société pour pallier à cela. Néanmoins, de mon côté, je ne pouvais plus accepter de participer à ça. J’ai donc démissionné pour m’installer en libéral.
De ce côté, mon roman est plutôt idéaliste. Tout quitter pour partir au bout du monde avec sa grand-mère, j’en ai eu envie, mais je n’ai pas pu le faire. J’ai écrit ce roman pour réaliser symboliquement ce rêve.

Le roman fait le lien entre la fin de vie d’une grand-mère et la quête de sens d’une jeune femme, sur fond de voyage au Laos : pourquoi avoir choisi ce pays en particulier, et en quoi les paysages, les odeurs, le frangipanier deviennent-ils, à vos yeux de psychologue, des « co‑thérapeutes » du récit ?

J’ai choisi le Laos parce que c’est un pays dans lequel j’ai eu la chance de voyager en 2024. Il m’est apparu comme une évidence de faire voyager mes héroïnes dans ce pays parce que tout a convergé en ce sens. Déjà, c’est cette année-là que Mamie Aline a vraiment entamé son déclin. Ensuite, parce que tout, dans ce pays, invitait à ce que mon roman s’y déroule. Au Laos, on vit tous ensemble. Des petits-enfants aux grands-parents. J’ai trouvé cela beau et cela montrait que c’était peut-être possible. Ensuite, la culture Bouddhiste, omniprésente au Laos m’a inspirée. Sur place, je me suis imprégnée de sa philosophie et y ai beaucoup appris (à travers, entre autres, une discussion avec un moine) : le temps qui passe, la mort, la vie, le fait de profiter de chaque instant…
Les odeurs m’ont aussi beaucoup marquée. Il y a eu celle de l’encens dans les temples et celles des frangipaniers. Cette fleur est un symbole puissant au Laos et représente notamment la renaissance. En tant que symboles, les paysages, les odeurs et la fleur de frangipaniers font donc partie du processus de reconstruction de Françoise et Constance.

Vous dites que chaque lecteur pourra se reconnaître dans Constance ou Françoise : quelles situations concrètes de consultation, de famille ou de vie quotidienne avez-vous voulu « glisser » dans le roman pour que des lecteurs en souffrance psychique se sentent vus, compris, et peut-être encouragés à demander de l’aide ?

Comme dit précédemment, c’est le fait de s’enliser dans une vie qui ne correspond pas ou plus, phénomène que je retrouve souvent en consultation, que j’ai voulu décrire dans ce roman.
C’est ma façon d’affirmer : il est possible de trouver des solutions. Et se réinventer.

La santé mentale sera cause nationale en 2025 et 2026 : comment imaginez-vous que la littérature, et des romans comme Le Parfum des frangipaniers en fleurs, puissent compléter les dispositifs de prévention et de soins, notamment pour toucher des publics qui ne pousseront jamais la porte d’un cabinet de psychologue ?

Ce que vous avancez est très juste : certains ne pousseront jamais la porte d’un cabinet de psychologue. C’est dommage, mais c’est ainsi. La culture et l’art en général ne peuvent pas pallier cela, néanmoins, les messages qui y sont décrits peuvent déjà créer un sentiment de compréhension et d’appartenance qui peuvent générer un mieux-être. C’est aussi mon but en tant que romancière : créer des émotions chez mes lecteurs et leur transmettre quelques pistes de compréhension d’eux-mêmes et des autres.

Si vous pouviez adresser un message à la fois aux jeunes adultes en quête de sens et aux petits-enfants qui voient leurs grands-parents décliner, qu’aimeriez-vous qu’ils retiennent en refermant ce livre : un geste à poser, une phrase à oser dire, une manière différente de regarder leurs proches et leur propre santé mentale ?

Si je ne peux faire passer qu’un seul message, ce serait celui-ci : profitez de ceux que vous aimez. Passer un petit coup de fil, venir à l’improviste faire une surprise, envoyer une carte depuis le lieu de ses vacances… c’est peu de choses, pourtant, déjà, cela contribue au bonheur. Et globalement, n’hésitez pas à demander aux gens que vous aimez comment ils vont et ce dont ils ont besoin. Une question vaut mieux que des regrets.

Pour en savoir plus : https://oranedupontpsychol.wixsite.com/orane-dupont-autrice