Ophélie, vous vous définissez comme « I Am My Own Legend » : pouvez-vous nous raconter le moment précis où vous avez compris que l’écriture de votre propre vie pouvait devenir un outil de transformation personnelle, au point d’en faire un projet à part entière ?
À partir de 2015, j'ai traversé une période d'isolement intense. Il y avait des pans entiers de mon vécu que je ne pouvais pas partager, par peur du jugement — un jugement auquel j'avais déjà été douloureusement confrontée. Le journal intime classique ne me suffisait pas, car poser mes ressentis de manière brute me laissait vulnérable face à ce décalage de perception avec les autres.
C’est alors que je me suis réfugiée dans l’écriture fictionnelle. La fiction est devenue mon espace de préservation. En créant un univers imaginaire, j'ai pu transposer mes ressentis les plus profonds et changer la forme de mon récit pour y insuffler ma vérité pure, sans filtre et sans crainte. Ce processus m'a permis de me reconstruire sur des bases infiniment plus saines et authentiques, connaitre mes propres mécanismes psychologiques et cognitifs grâce à mon propre personnage autofictif "Haïtika", en parfaite adéquation avec mes propres perceptions. C'est précisément cette expérience de l'écriture comme outil de reconstruction et de reconquête de soi qui a donné vie à I Am My Own Legend.
Vous insistez sur l’autofiction plutôt que sur l’autobiographie classique. Concrètement, qu’est-ce que permet la part d’imaginaire dans la réécriture de sa vie que le simple récit factuel ne permet pas, notamment en termes de guérison et de reconquête de son pouvoir personnel ?
Le simple récit factuel de l'autobiographie classique nous condamne à répéter les événements tels qu'ils ont été subis, nous figeant souvent dans une posture de victime ou de spectateur de notre propre passé. L'imaginaire, au cœur de l'autofiction, change radicalement les règles du jeu.
Concrètement, la part d’imaginaire agit comme un bouclier et un catalyseur. Elle permet de s'affranchir de la peur du jugement extérieur et de dépasser le blocage de la réalité brute pour aller chercher une vérité bien plus profonde : l'authenticité de nos ressentis. En modifiant la forme, en transposant notre vécu dans un univers métaphorique ou fictionnel, on ne falsifie pas son histoire, on se la réapproprie.
C'est là que résident la guérison et la reconquête de son pouvoir personnel. L'imaginaire offre la distance nécessaire pour regarder ses blessures sans en être submergé, permettant de reconstruire son parcours sur des bases saines, choisies et pleinement alignées avec sa propre perception. Traduire sa vie en fiction, c'est cesser de subir le récit des autres pour devenir le seul auteur de sa propre légende.
Vos coffrets IMOL sont pensés comme un passage initiatique, avec à la fois des carnets guidés et des ouvrages scientifiques. Comment avez-vous articulé ces deux dimensions – intime et intellectuelle – pour que la personne qui écrit passe d’un simple récit de soi à une véritable « métamorphose narrative » ?
Pour moi, l'intime et l'intellectuel ne s'opposent pas : ils se nourrissent mutuellement. Les exercices guidés à travers l'académie en ligne et les apports scientifiques de mes coffrets forment une double structure indispensable pour opérer cette métamorphose.
L'intime, offre l'espace nécessaire pour accueillir les ressentis et explorer ses propres perceptions en toute sécurité, loin du jugement des autres. Mais l'immersion émotionnelle seule ne suffit pas toujours à transformer une trajectoire. C'est là que la dimension intellectuelle et scientifique intervient, notamment grâce aux concepts des sciences du langage, de la psychologie narrative et de la logique des mondes fictionnels.
La science apporte une grille de lecture objective, une structure. Elle permet de comprendre comment les récits fonctionnent et comment notre esprit modélise la réalité. En associant la théorie à la pratique, la personne qui écrit ne se contente plus de raconter son vécu : elle acquiert les outils techniques pour déconstruire ses vieux schémas narratifs et rebâtir son histoire de manière consciente et structurée. C’est précisément cette alliance entre l'authenticité de l'émotion et la rigueur de la méthode qui permet de passer d'un simple témoignage à une véritable métamorphose narrative.
Vous parlez de transformer ses blessures en symboles et de révéler son « avatar intérieur ». Pouvez-vous nous décrire le chemin typique d’une personne qui entre dans ce processus : quelles résistances rencontrent-elles le plus souvent, et quels basculements intérieurs observez-vous quand le symbole commence à remplacer la blessure brute ?
Le chemin typique commence presque toujours par une confrontation à de fortes résistances. La première est le réflexe de la répétition brute : face à la page blanche, la tendance naturelle est de vouloir consigner les faits tels quels, ce qui réactive immédiatement la douleur et la peur du jugement extérieur. Une autre résistance majeure est le syndrome de l'imposteur narratif : la personne s'interdit inconsciemment de modifier la forme de son vécu, comme si rompre avec le pacte autobiographique classique était une trahison ou un mensonge, alors qu'il s'agit d'une libération.
Le basculement intérieur s'opère au moment précis où l'on accepte de détacher le ressenti de la réalité factuelle pour lui donner une forme métaphorique, celle de l'avatar ou du symbole.
Quand le symbole commence à remplacer la blessure brute, on observe une véritable métamorphose. La douleur cesse d'être un poids figé pour devenir une matière malléable, un moteur de création. L'écriture n'est plus subie, elle devient un espace de préservation et de sécurité. En incarnant ses forces et ses épreuves à travers un avatar intérieur, la personne change de posture : elle ne se définit plus par ce qu'elle a traversé, mais par la manière dont elle choisit de le mettre en scène. C’est le passage de la victime subissante à l'auteur souverain de sa propre trajectoire.
Entre écriture, philosophie et connaissance de soi, votre approche a une dimension quasi thérapeutique. Comment tracez-vous la frontière entre travail d’écriture transformative et thérapie au sens clinique, et quelles précautions prenez-vous pour que cet outil reste puissant sans devenir potentiellement déstabilisant pour certaines personnes ?
C'est une distinction fondamentale à laquelle je veille rigoureusement. Mon approche n'est pas de la thérapie au sens clinique : je ne suis ni psychologue ni psychiatre, et ma méthode ne vise pas à soigner une pathologie. La thérapie clinique explore le pourquoi et traite le trauma directement dans sa dimension médicale ou psychologique. Mon travail se situe sur le terrain des sciences du langage et de la philosophie narrative : il s'intéresse au comment, c'est-à-dire à la structure de nos récits intérieurs.
La frontière repose précisément sur l'utilisation de la fiction comme espace de sécurité. Contrairement à une thérapie classique où l'on replonge parfois de manière brute dans le souvenir réel, l'autofiction impose une distance salvatrice.
Pour que cet outil reste puissant sans être déstabilisant, je prends des précautions méthodologiques strictes :
Le cadre de la transposition fictive : Nous ne travaillons jamais sur le fait réel brut, mais toujours sur sa métamorphose. Si l'émotion reste trop vive ou menaçante, le changement de forme (le recours à l'univers imaginaire ou à l'avatar) sert de bouclier immédiat pour préserver l'esprit.
L'ancrage structurel : L'apport théorique et scientifique offre des repères stables. La structure empêche de se perdre dans le flot des ressentis.
La responsabilisation et l'orientation : Le processus s'adresse à des personnes prêtes à s'engager dans une démarche d'émancipation créative. Si les résistances d'une participante relèvent d'une souffrance clinique profonde, mon rôle est de fixer la limite avec clarté et de l'orienter vers des professionnels de santé adaptés. L'autofiction est un puissant laboratoire de reconstruction personnelle, mais elle intervient en complément ou à la suite d'un travail thérapeutique, jamais en substitution.
Avec votre regard de linguiste et d’auteure, comment voyez-vous évoluer, dans les prochaines années, la place de l’autofiction et de l’écriture de soi dans la société : vers une banalisation « bien-être » de plus, ou vers une véritable révolution dans notre manière de penser l’identité, le trauma et le récit de vie ?
Je ne vois absolument pas l'autofiction comme une simple banalisation 'bien-être' ou une tendance individualiste de plus. Au contraire, je la perçois comme une nécessité collective urgente, une véritable clé pour refaire société.
Notre société actuelle souffre d'un déficit profond de connaissance de soi, ce qui sature nos espaces d'interactions d'une 'interprétation maladive' : on projette ses propres peurs sur le discours de l'autre, on surinterprète et on fragmente le lien social. Mon regard de linguiste me montre chaque jour que pour améliorer la communication avec autrui, il faut impérativement commencer par clarifier son propre récit intérieur. Plus on se connaît, plus on maîtrise ses structures narratives et ses ressentis, mieux on sait communiquer.
L'écriture de soi et l'autofiction dépassent le cadre intime. En apprenant à décoder et à reconstruire sa propre histoire, on développe une lucidité qui permet enfin de reconnaître l'autre dans toute son altérité, sans le juger ni déformer ses intentions. L'avenir de l'autofiction réside donc dans cette révolution : elle n'est pas un repli sur soi, mais un détour indispensable pour revenir vers les autres. Se connaître pour mieux se comprendre, c'est poser les bases d'une communication saine et reconstruire un tissu social plus authentique. En tant que linguiste, praxématicienne, je m'appuie aussi sur un constat fondamental : la performativité du langage. Dire, c'est faire. Les mots ne se contentent pas de décrire notre réalité, ils la produisent et la façonnent. La praxématique étudie le langage non pas comme un système figé, mais comme une production dynamique liée à la praxis humaine : elle analyse comment les mots s'inscrivent dans l'action et comment le sujet produit du sens en fonction de son expérience concrète et de son environnement. L'Histoire nous montre que les civilisations ne s'élèvent pas sur des faits bruts, mais sur des architectures narratives : le mythe de Romulus et Rémus n'a pas seulement raconté Rome, il a littéralement structuré ses lois, ses mœurs et son existence tangible. Les grands récits mythologiques sont les plans invisibles qui dictent notre manière de faire communauté. Lorsque l'on cesse de décoder ses propres dynamiques intérieures, la communication s'effondre pour laisser place à une interprétation maladive et hostile du monde extérieur. Se réapproprier l'autofiction, c'est redonner à chacun le pouvoir d'agir sur cette performativité du langage. En apprenant à conscientiser et à piloter nos perceptions individuelles, nous cessons de subir des récits extérieurs pour redevenir capables de poser les fondations d'un nouveau mythe collectif, indispensable pour faire à nouveau société.
Pour terminer, si une personne qui nous lit se sent perdue dans son histoire ou prisonnière d’un passé douloureux, quel serait l’exercice d’écriture autofictionnelle le plus simple, mais le plus transformateur, que vous lui proposeriez d’essayer dès ce soir ?
Je lui proposerais un exercice extrêmement simple en apparence, mais d'une puissance praxématique absolue : le protocole de la troisième personne.
Ce soir, installez-vous dans un endroit où vous vous sentez en sécurité. Prenez un événement ou un ressenti douloureux qui vous oppresse, mais au lieu de l'écrire avec un 'Je' qui vous condamnerait à revivre la scène et à subir la peur du jugement, transposez-le immédiatement dans la fiction. Choisissez un prénom à un personnage — votre double, votre avatar — ou donnez-lui simplement une portée symbolique.
Écrivez ensuite le récit de ce moment en commençant par 'Elle...' (ou 'Il').
Décrivez ce qu'elle traverse, ce qu'elle ressent intimement, mais modifiez délibérément le décor, l'époque ou un détail de l'environnement. En changeant ainsi la forme, vous créez instantanément une distance protectrice. Vous ne falsifiez pas votre vérité : vous la déplacez dans un laboratoire où elle ne peut plus vous blesser. Ce simple glissement grammatical vous fait passer du statut de victime prisonnière de son passé à celui d'autrice souveraine, en train de piloter sa propre production de sens. C'est le premier pas, accessible dès ce soir, pour commencer à écrire sa propre légende.
Pour en savoir plus : https://iammyownlegend.com/