Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et expliquer en quoi votre parcours franco-congolais et votre double casquette d’auteur et de fondateur de Solviseo Éditions ont donné naissance à « KONGO, le lien secret – Vers l’Ouest » et à son ambition de relier Afrique ancienne, Europe et États-Unis ?
Je suis romancier franco-congolais et fondateur de Solviseo Éditions. Avant l’écriture, mon parcours s’est construit dans la finance, le management puis l’accompagnement des organisations. Pendant des années, ces métiers m’ont amené à réfléchir à une question très concrète : qu’est-ce qui permet à des personnes différentes de coopérer et de construire quelque chose ensemble ?
En parallèle, une interrogation plus intime m’accompagnait depuis longtemps : comment comprendre la situation de l’Afrique dans le monde telle que je la percevais depuis mon enfance ? Cette question m’a ensuite conduit à remonter le fil de l’Histoire et à m’interroger sur les transformations de cette place.
KONGO, le lien secret est né au point de rencontre de ces deux recherches. Peu à peu, la question s’est élargie : qu’est-ce qui continue de relier les peuples lorsque les migrations, les conquêtes, les frontières ou les récits de l’Histoire semblent les avoir séparés ? J’ai choisi la fiction parce que certaines questions ne se comprennent pas seulement par le raisonnement ; elles doivent être vécues par des personnages. Zoba, Kengi et Louis sont devenus trois manières différentes d’habiter cette interrogation.
Mon parcours franco-congolais est donc un point de départ, ni un horizon, ni une frontière. L’Afrique est au cœur du roman, mais l’enjeu est plus universel : suivre des êtres qui se déplacent, héritent, se transforment et découvrent que leur histoire a parfois commencé bien avant eux.
Votre roman est présenté comme une épopée historique à la croisée de la recherche documentée et de l’imaginaire romanesque : concrètement, comment travaillez-vous la frontière entre histoire et fiction lorsque vous faites dialoguer deux époques et trois destins, et où placez-vous la limite éthique dans la réinvention de l’histoire africaine et diasporique ?
L’épopée historique n’est qu’une des voix du roman ; l’autre est contemporaine. C’est dans le contrepoint entre ces deux lignes narratives, et dans les voyages qui les mettent en mouvement, que le récit cherche quelque chose de plus intemporel et d’universel.
Je pars d’un principe assez simple : parce que j’écris de la fiction, je dois d’autant plus de rigueur à l’Histoire. Je me documente à partir de travaux historiques, archéologiques, anthropologiques ou linguistiques, je croise les points de vue et j’essaie surtout de distinguer ce qui est établi, ce qui reste discuté et ce qui relève d’une tradition ou d’une hypothèse. Les travaux consacrés à Kerma, par exemple, m’aident à donner une matérialité aux sociétés anciennes sans prétendre reconstituer chaque détail comme un historien.
Une fois ce cadre posé, la fiction retrouve ses droits : j’invente des personnages, des dialogues, des situations, des continuités émotionnelles. Mais je m’interdis de transformer une hypothèse séduisante en vérité historique simplement parce qu’elle sert le récit, et je me méfie du réflexe inverse qui consisterait à plaquer nos catégories contemporaines sur des personnages anciens.
L’Histoire et le présent sont les décors dans lesquels évoluent mes personnages. Ma limite consiste à ne pas les déformer artificiellement pour servir le récit, ni à instrumentaliser les violences qui les traversent, ni à faire parler le passé avec une certitude que les sources ne permettent pas. Quand une zone reste incertaine, le roman peut l’habiter, mais il doit conserver quelque chose de cette incertitude. La fiction peut être libre sans falsifier le réel ; elle peut au contraire rendre sensible ce que les archives, seules, ne peuvent pas toujours faire éprouver.
Le sous-titre « Vers l’Ouest » évoque un mouvement géographique mais aussi symbolique, de l’Afrique ancienne vers les Amériques en passant par l’Europe. Quels enjeux éditoriaux spécifiques se posent lorsqu’on représente la traite, la violence coloniale et les circulations transatlantiques sans tomber ni dans le misérabilisme ni dans la simplification pédagogique ?
« Vers l’Ouest » désigne d’abord un mouvement. Et ce mouvement est plus ancien et plus vaste que la seule traite atlantique ou que la colonisation. C’est important pour moi, parce que réduire l’histoire africaine à ces épisodes reviendrait encore à la raconter principalement à partir du moment où elle rencontre le regard européen.
Lorsque le roman aborde la conquête, le déplacement forcé, l’esclavage, la domination ou leurs héritages, j’essaie d’éviter deux pièges symétriques. Le premier serait de ne montrer que des victimes : les personnages perdraient alors leur capacité de décider, d’aimer, de lutter, de se tromper ou d’espérer. Le second serait d’esthétiser la violence au point de la rendre presque abstraite. Je préfère rester à hauteur d’être humain.
Je me méfie également de la pédagogie plaquée sur le récit. Le lecteur n’a pas besoin qu’un personnage se transforme soudain en professeur d’histoire. L’important est aussi de lui donner accès, autant que possible, à la diversité des points de vue et des logiques qui s’affrontent. Il doit d’abord vivre une situation, comprendre ce qu’elle coûte, ce qu’elle change, ce qu’elle transmet. La réflexion vient ensuite. C’est probablement l’un des principes de KONGO, le lien secret : faire sentir avant d’expliquer, et montrer que les périodes de fracture n’annulent ni la complexité des sociétés ni la dignité de ceux qui les traversent.
Vous insistez sur la notion de « lien secret » entre continents et mémoires. Comment cette idée se traduit-elle dans votre écriture (choix de personnages, voix narratives, temporalités) et dans les partis pris éditoriaux de Solviseo Éditions (couverture, paratexte, positionnement en librairie, etc.) pour faire ressentir au lecteur ce fil invisible entre Afrique ancienne et États-Unis contemporains ?
Le « lien secret » n’est pas un secret au sens d’une révélation spectaculaire. Il désigne plutôt ce qui continue d’agir alors qu’on ne le voit plus immédiatement : une mémoire, une langue, une musique, un déplacement, une croyance, une blessure, parfois simplement une manière de regarder le monde.
Dans l’écriture, ce lien passe par la construction même du roman. Zoba, Kengi et Louis vivent dans des temporalités différentes, mais certains motifs, certaines sensations ou certaines questions se répondent. Je ne voulais pas expliquer trop tôt au lecteur ce qui les relie. Je préfère qu’il en fasse d’abord l’expérience, qu’il perçoive des échos avant d’en comprendre la portée.
Le même principe guide l’édition. La couverture met en tension plusieurs espaces sans donner une carte explicative du roman. Le paratexte reste volontairement romanesque : KONGO n’est pas présenté comme un essai déguisé. Et Solviseo prolonge progressivement cet univers par les cartes, les voix, le livre audio et la musique. Ces éléments ne sont pas des produits ajoutés autour du livre ; ils prolongent une idée déjà présente dans l’écriture : une histoire peut circuler par des mots, mais aussi par des sons, des images et des trajectoires.
Au fond, le parti pris est le même partout : rendre le lien perceptible avant de le rendre démonstratif.
Solviseo Éditions se revendique comme une structure à contre-courant du grand public, où la littérature dialogue avec l’histoire, les arts et les mémoires du monde. En tant qu’auteur-éditeur venant de la finance et du conseil, quels obstacles rencontrez-vous pour défendre un tel projet de niche (visibilité, distribution, attentes du marché) et quelles stratégies mettez-vous en place pour toucher malgré tout un lectorat large et divers, notamment en France, en Afrique et en Amérique du Nord ?
Je ne me reconnais pas tout à fait dans l’idée d’une maison « à contre-courant du grand public ». Solviseo est une maison indépendante et je tiens à une certaine exigence, mais je ne souhaite ni écrire contre le grand public ni pour un cercle d’initiés. Mon ambition est au contraire de rendre accessibles des questions complexes par le récit.
La difficulté d’une petite structure est très concrète : il faut conquérir la visibilité, créer la confiance, organiser la diffusion, tenir les budgets et construire une identité sans disposer de la puissance de frappe d’un grand groupe. L’indépendance donne de la liberté, mais elle oblige aussi à être très cohérent dans chaque choix.
Pour KONGO, le lien secret, je travaille donc sur plusieurs portes d’entrée. Les premiers retours montrent que certains lecteurs viennent chercher une réflexion, de la profondeur historique et de la transmission ; d’autres viennent d’abord chercher une immersion, une aventure et un univers. Je trouve cette dualité très féconde : à certains, le roman propose une réflexion à travers le récit ; à d’autres, un récit qui les conduit progressivement vers la réflexion.
La stratégie suit cette logique : relations presse, présence éditoriale sur les réseaux, site de référence, diffusion numérique, développement du livre audio et préparation d’une version anglaise pour ouvrir plus naturellement l’œuvre aux lectorats nord-américains. L’objectif n’est pas d’être partout, mais de construire dans la durée un écosystème cohérent autour du livre.
« KONGO, le lien secret – Vers l’Ouest » n’est que le premier tome d’une série. Comment imaginez-vous l’évolution de cette fresque dans les prochains volumes, et plus largement, quel rôle les maisons indépendantes comme Solviseo peuvent-elles jouer, à l’avenir, dans la redéfinition du récit global sur l’Afrique et ses diasporas face aux grands groupes éditoriaux ?
Ce premier tome ouvre des trajectoires plutôt qu’il ne les referme. Les volumes suivants permettront d’élargir les géographies, les époques et les conséquences de ce mouvement initial, tout en approfondissant les personnages et les liens dont le lecteur commence seulement à percevoir la portée. Je préfère ne pas en dire beaucoup plus, parce qu’une partie du plaisir repose précisément sur la découverte progressive de ce qui relie ces destins.
Je crois qu’un auteur ou un éditeur peut difficilement parler au nom d’un continent ou de ses diasporas. En revanche, il peut proposer un regard singulier, ouvrir un espace de récit qui n’existait peut-être pas encore.
C’est ainsi que j’envisage le rôle d’une maison indépendante : non pas redéfinir à elle seule un récit global, mais faire entendre des voix singulières, explorer des angles moins attendus et permettre à des formes différentes — mémoire, histoire, fiction, son, image — de dialoguer.
Je ne conçois pas cette démarche comme une opposition aux grands groupes. L’indépendance est intéressante lorsqu’elle permet une continuité de vision : accompagner un univers sur plusieurs années, préserver certaines exigences, prendre des risques que la logique immédiate du marché ne favorise pas toujours.
Solviseo Éditions peut jouer ce rôle à son échelle : faire émerger des récits qui circulent entre les cultures, sans prétendre remplacer les récits déjà existants.
Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux lecteurs et lectrices qui hésitent encore à se plonger dans des récits historiques transatlantiques, et que diriez-vous aux jeunes auteurs afrodescendants qui voudraient, à leur tour, écrire et publier des œuvres questionnant notre histoire partagée entre Afrique, Europe et Amériques ?
KONGO, le lien secret n’est pas un roman sur la traite transatlantique. Celle-ci appartient aux mémoires et aux fractures historiques qui traversent le récit, mais elle n’en constitue pas le sujet central.
Aux lecteurs qui hésitent devant un roman historique, je dirais que, dans KONGO, l’Histoire entre en résonance avec un parcours de vie contemporain. C’est précisément ce dialogue entre les époques qui donne au récit sa dimension plus intemporelle. N’entrez donc pas dans KONGO comme dans un cours. Vous n’avez besoin d’aucun prérequis. Entrez par Zoba, Kengi et Louis, par leurs décisions, leurs peurs, leurs ambitions, leurs voyages. On peut lire ce livre pour explorer un monde et vivre une aventure ; la profondeur historique et les questions de mémoire viennent ensuite, si l’on souhaite les suivre.
Aux jeunes auteurs afrodescendants, je dirais surtout de ne pas se laisser enfermer dans l’obligation de « représenter » un continent, une diaspora ou une communauté entière. Une œuvre peut toucher à l’universel lorsqu’elle est d’abord incarnée et sincère. Cela suppose aussi de savoir distinguer une intuition d’une preuve, d’accepter les contradictions des sources, tout en préservant le droit de la fiction à inventer.
Et je leur dirais de faire confiance aux personnages. Une idée devient plus forte lorsqu’elle cesse d’être un slogan et qu’elle rencontre une vie, un désir, une erreur, une résistance. Écrire sur une histoire partagée n’oblige pas à produire une leçon qui s’impose à tous. Cela peut simplement consister à ouvrir un espace où des mémoires différentes se rencontrent et où le lecteur peut, à son tour, se poser des questions.
Pour en savoir plus : https://solviseo-editions.com