Interview de David Dreger de David Dreger : L'âme vibrante de l'Équateur et des Galapagos

Bonjour David, pourriez-vous nous parler de votre parcours en tant que photographe et de ce qui vous a conduit à explorer L'âme vibrante de l'Équateur et des Galapagos à travers votre livre 'Whispers'?

La photographie s’inscrit chez moi dans un parcours plus large. Avant d’être photographe, je suis consultant, formateur en communication, neurosciences et analyse du comportement. Ce chemin m’a appris à observer finement, à écouter ce qui se joue au-delà des mots, à prêter attention aux signaux faibles. La photographie est devenue le prolongement naturel de cette posture : un regard attentif, sans volonté de démonstration, mais avec une exigence de justesse.

Je ne photographie pas pour illustrer, ni pour séduire. Je photographie pour comprendre et ressentir. Ce qui m’intéresse, ce sont les zones de transition : entre l’humain et le vivant, entre le visible et l’invisible, entre la maîtrise et le lâcher-prise. C’est cette approche qui m’a conduit en Équateur et aux Galápagos en 2023. Ces territoires concentrent une intensité rare, à la fois biologique, géographique et symbolique. Ils rappellent que l’humain n’est qu’un élément d’un système beaucoup plus vaste.

Avec Whispers, je n’ai pas cherché à produire un récit de voyage ni un inventaire naturaliste. Le livre est une exploration sensible, presque introspective. Il s’agit d’images prises dans une logique d’écoute, de lenteur, de respect du rythme du lieu. L’âme vibrante de l’Équateur et des Galápagos ne s’impose pas, elle se laisse approcher quand on accepte de se faire discret.

Ce projet est cohérent avec l’ensemble de mon travail : qu’il soit pédagogique, narratif ou photographique, il vise toujours la même chose — créer de l’espace, de la profondeur, et inviter à regarder autrement.

Quels défis avez-vous rencontrés lors de l'exploration de l'Amazonie et de la capture de sa biodiversité? Et comment ces défis ont-ils influencé votre œuvre?

L’Amazonie impose d’abord une humilité radicale. Les défis ne sont pas seulement techniques ou logistiques, ils sont avant tout sensoriels et mentaux. La lumière est instable, souvent diffuse, parfois brutale. L’humidité est permanente, elle s’infiltre partout : dans le matériel, dans le corps, dans le rythme. Rien ne se laisse capturer facilement, et surtout rien ne se répète à l’identique.

Sur le plan photographique, la biodiversité amazonienne est paradoxale. Elle est d’une richesse extrême, mais elle se dérobe au regard pressé. Beaucoup de choses se jouent à la lisière : entre l’ombre et la lumière, entre le mouvement et l’immobilité. Les animaux, les végétaux, les textures ne s’offrent pas frontalement. Il faut accepter de rater, d’attendre, parfois longtemps, et surtout de ne pas “prendre” l’image mais de la laisser venir. Cela a notamment été le cas avec les oiseaux et plus précisément encore avec les colibris.

Ces contraintes ont profondément influencé mon travail. Elles m’ont obligé à ralentir, à simplifier mes intentions, à renoncer à toute forme de mise en scène. Les images que l’on retrouve sur mon site, notamment celles issues de ce projet, sont souvent marquées par une certaine retenue : des cadrages ouverts, des présences suggérées, une attention portée aux matières, aux respirations, aux équilibres fragiles.

L’Amazonie m’a rappelé que la photographie n’est pas un acte de domination du réel, mais un dialogue asymétrique. On ne contrôle pas l’environnement, on s’y adapte. Et cette posture — accepter l’incertitude, travailler avec ce qui est là, écouter avant d’agir — est devenue centrale dans Whispers. Les défis rencontrés n’ont pas été contournés ; ils ont façonné l’esthétique et l’intention même du projet.

Comment avez-vous intégré la complexité et la richesse de la culture du cacao dans votre travail photographique, et qu'avez-vous appris sur cette culture qui vous a marqué?

La culture du cacao m’a frappé par sa profonde stratification. Ce n’est pas seulement une plante ou une production agricole, c’est un système vivant qui relie la terre, le temps, les gestes et la mémoire. Photographiquement, le défi a été de ne pas la réduire à une image exotique ou illustrative. Je ne voulais ni folklore, ni carte postale.

J’ai donc travaillé par fragments : les mains qui ouvrent les cabosses, les fèves en fermentation, les textures, les regards, les temps d’attente. La complexité du cacao ne se raconte pas en une image spectaculaire, mais dans une suite de signes discrets. Sur le terrain, j’ai compris que le cacao est une culture de la lenteur et de la transmission. Rien n’est immédiat. Chaque étape dépend de la précédente, et la moindre variation — climatique, humaine, temporelle — modifie le résultat final.

Ce qui m’a marqué, c’est la justesse du lien entre l’humain et le vivant. Le cacao impose une forme de respect : on ne force pas la terre, on compose avec elle. Cette relation a profondément résonné avec ma manière de photographier. J’ai cherché à traduire cette intelligence du geste et du temps long, en laissant beaucoup de place à la matière, à la répétition, à l’imperfection.
Dans Whispers, le cacao devient presque un fil conducteur silencieux. Il incarne cette idée que la richesse ne se situe pas dans l’accumulation ou la performance, mais dans l’attention portée aux processus. Photographier cette culture m’a appris à regarder autrement : non pas ce qui se voit immédiatement, mais ce qui se construit patiemment, hors du regard pressé.

La faune marine des Galapagos est réputée pour sa diversité. Quelles rencontres marquantes avez-vous eues avec cette faune, et comment ont-elles inspiré votre message sur la coexistence harmonieuse entre l'homme et la nature?

Aux Galápagos, la rencontre avec la faune marine est profondément déroutante, parce qu’elle se fait sans peur. Les animaux ne fuient pas, ne se dissimulent pas, ne se défendent pas contre l’homme. Requins, tortues, lions de mer, iguanes marins évoluent comme si nous n’étions qu’un élément de plus du décor. Cette absence de méfiance est sans doute ce qui m’a le plus marqué.

Photographiquement, cela change tout. Il n’y a pas de chasse à l’image, pas de tension. La proximité est réelle, mais elle impose une responsabilité. On comprend très vite que si cette relation est possible, c’est uniquement parce que ces territoires ont été protégés avec une rigueur exceptionnelle. La réglementation, les zones interdites, les règles strictes ne sont pas des contraintes abstraites : elles sont visibles dans le comportement même des animaux.

Certaines rencontres restent gravées. Le regard calme d’une tortue marine qui passe lentement sous l’eau, la curiosité presque joueuse des lions de mer, ou encore la trajectoire silencieuse d’un requin de récif. Ces moments ne provoquent pas l’adrénaline, mais une forme de mise à niveau : on se rend compte que l’humain peut être présent sans perturber, à condition d’accepter de ne pas être central.

C’est précisément ce que j’ai cherché à transmettre dans Whispers. Les images issues des Galápagos ne parlent pas de domination ou de conquête, mais de coexistence possible. Elles montrent ce que devient le vivant quand on lui laisse de l’espace, du temps et des règles claires. La protection des Galápagos n’est pas un concept écologique abstrait, c’est une démonstration concrète : lorsque l’humain se met en retrait, l’équilibre redevient visible.

Ces rencontres ont renforcé une conviction profonde : la question n’est pas de savoir si l’homme peut coexister avec la nature, mais s’il est prêt à renoncer à sa toute-puissance pour y parvenir. Les Galápagos offrent une réponse silencieuse, mais extrêmement claire.

Votre livre, 'Whispers', est décrit comme un 'bijou à manipuler'. Quelles innovations ou particularités dans sa conception contribuent à en faire un objet d'art unique?

Whispers a été pensé dès le départ comme un objet, pas seulement comme un livre. Je voulais que l’expérience commence avant même l’ouverture, par le toucher, le poids, la matière. L’idée du « bijou à manipuler » vient de là : un objet que l’on prend le temps de saisir, que l’on respecte presque instinctivement.

La conception est largement manuelle et soignée. Chaque détail a été réfléchi pour prolonger le sens du projet photographique. La couverture en verre joue un rôle central : elle crée une distance, une transparence, comme un filtre. Elle protège sans enfermer, elle laisse deviner sans tout révéler. C’est une invitation à la retenue, à l’attention, exactement comme les images qu’elle contient.

Le dos en cuir apporte une dimension organique et vivante. Le cuir vieillit, se patine, se transforme avec le temps. Il inscrit le livre dans une temporalité longue, loin de l’objet jetable. Là encore, il y a un écho direct avec les territoires photographiés et avec l’idée de transmission.

Enfin, le choix du papier a été déterminant. Il devait être capable de restituer l’intensité des couleurs, les profondeurs, les nuances de lumière, sans brillance artificielle. Ce papier absorbe l’image, il la rend dense, presque tactile. Les couleurs ne sautent pas au visage, elles s’installent, elles vibrent.

L’ensemble fait de Whispers un objet qui ne se feuillette pas distraitement. On le manipule avec précaution, on y revient, on le repose. C’est une œuvre qui engage le regard, mais aussi les mains. Et pour moi, c’était essentiel : que la forme soit pleinement cohérente avec le fond, et que le livre devienne une expérience sensible à part entière.

Selon vous, comment 'L'âme vibrante de l'Équateur et des Galapagos' évoluera-t-elle dans les prochaines années, et quel rôle les photographes peuvent-ils jouer dans cette évolution?

L’âme vibrante de l’Équateur et des Galápagos est appelée à évoluer sous l’effet de tensions de plus en plus visibles : changement climatique, pression touristique, enjeux économiques et nécessité de protection. Ces territoires ne sont pas figés. Ils oscillent en permanence entre fragilité et résilience, entre préservation et adaptation. Ce qui fait leur force aujourd’hui, c’est justement la prise de conscience croissante de leur valeur et les efforts engagés pour maintenir des équilibres durables.

Dans ce contexte, le rôle des photographes est essentiel, à condition d’être exercé avec responsabilité. Il ne s’agit plus seulement de montrer, mais de rendre perceptible ce qui est en jeu. La photographie peut traduire des réalités complexes, donner une épaisseur sensible à des enjeux souvent réduits à des chiffres ou à des discours abstraits.

Photographier ces territoires, c’est accepter de documenter une transformation en cours, sans dramatisation excessive ni esthétisation vide. Les images peuvent devenir des repères, des traces, une mémoire visuelle qui aide à comprendre ce qui change et ce qui mérite d’être protégé. Dans cette évolution, le photographe agit moins comme un témoin passif que comme un passeur attentif entre le vivant et ceux qui le regardent de loin.

Quel message personnel souhaiteriez-vous adresser aux lecteurs qui découvriront 'Whispers' et s'intéresseront à l'Équateur et aux Galapagos à travers votre regard?

J’aimerais que les lecteurs abordent Whispers sans attente particulière, sans chercher à comprendre ou à interpréter trop vite. Ce livre n’est pas une démonstration, c’est une invitation à ralentir. À prendre le temps de regarder, de ressentir, de se laisser traverser par ce qui est là.

À travers l’Équateur et les Galápagos, je ne propose pas un ailleurs à consommer, mais une expérience de présence. Ces territoires nous rappellent que le vivant fonctionne selon des équilibres qui nous dépassent, et que notre place n’est ni centrale ni anodine. Les images n’imposent rien, elles suggèrent. Elles laissent de l’espace.

Si Whispers peut transmettre quelque chose, j’aimerais que ce soit cette idée simple : regarder autrement change notre rapport au monde. Et que cette attention, une fois revenue chez soi, continue de produire des effets. Pas forcément spectaculaires, mais durables.

Pour en savoir plus : https://www.daviddreger.com

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